Énoncé théorique d’une architecture fantastique, prospective et critique de l’aménagement urbain des années 1960-1970

 

Prolégomènes pour une architecture visionnaire

 

 

« La ville pétrifie des rêves, incarne des idées, concrétise des fantasmes collectifs»

                                           Michel Ragon, Où vivrons nous demain, 1963

 

        L’approche de cette démonstration, segmenté en trois parties, se fera à travers une thématique chronologique.
En premier lieu, notre propos s’axera sur l’analyse des notions d’urbanisme spatial et d’unité d’habitation mobile, théorisée par le GEAM, pour ensuite aborder, lors d’un second volet, l’introduction de la figure de Michel Ragon – animateur et défenseur du GIAP – dans le débat autour d’une architecture sociale et visionnaire.
L’apport de la figure de Le Corbusier dans l’architecture post-Second Guerre Mondiale ainsi que l’hiatus éthique et conceptuel prôné par une nouvelle génération de créateurs envers leurs prédécesseurs seront également traités.
En dernier lieu, nous composerons autour du mouvement Metabolism, développant leurs questionnements ainsi que leurs interprétations d’une utopie urbaine.

 

 

I

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        Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la question du logement social, déjà abordée de manière ponctuelle antérieurement, va ici venir s’affirmer dans l’urgence, entrainant une période de remise en question de l’architecture traditionnelle ou héritière du rationalisme des CIAM (Congrès Internationaux d’Architecture Moderne). La situation de la France vis-à-vis de l’intense phase de reconstruction cumule les handicaps dont l’architecte et urbaniste Marcel Lods établit la liste dans un texte paraissant dans le premier numéro de l’Architecture d’aujourd’hui d’après-guerre, « L’industrialisation du bâtiment ». Il y décrit une corporation d’architectes très hiérarchisée et très fermée et y regrette l’écrasant héritage du glorieux passé du bâtiment français à quoi s’ajoute, de la part de la population, un attachement aux formes du passé : il faut reconstruire à l’identique. Peut-être pour mieux faire oublier les destructions de la guerre et retrouver au plus vite le quotidien d’avant. Mais c’est, bien sûr, réagir sans aucune vision d’ensemble ni prospective.

Cette situation déplore certains professionnels, architectes, urbanistes, industriels récemment diplômés.

Conscients de l’importance de l’adaptation de l’architecture au nouveau mode de vie, ces derniers vont tenter de promouvoir leurs visions innovantes par le biais de projets, d’expositions, d’expérimentations et de publications.
C’est au Xe CIAM (Congrès Internationaux d’Architecture Moderne) à Dubrovnik, en Août 1956, que furent abordées pour la première fois dans une assemblée internationale d’architectes modernes les notions de mobilité, de croissance et de variation des fonctions – notamment liés à la conscience d’un rythme de vie accéléré et d’une progressive dématérialisation de certaines opérations quotidiennes. L’architecture traditionnelle, pérenne, statique, apparaît pour certains obsolète, on la compare à un «poids mort» dont il va falloir se défaire pour s’adapter à la vie dynamique de la seconde moitié du XXe siècle.

C’est ainsi que de nouvelles formes d’habitat vont être proposées, s’inspirant le plus souvent des principes d’habitat minimum des peuples nomades, de la caravane ou de la capsule spatiale. Guidés par des exemples célèbres comme le Cabanon de Le Corbusier à Cap Martin (1950), les architectes vont imaginer des solutions adaptées – selon eux – aux exigences de la nouvelle société : les projets de logements mobiles, transportables, parfois même périssables, et souvent réduits à de simples cellules équipées, fleurissent ainsi. On prévoit de les réaliser à la chaîne, dans des matériaux à faible coût, avec une prédilection pour le plastique qui connaît alors la plus grande popularité.

A Dubrovnik, seuls deux projets d’architecture vont tenir compte des besoins d’un habitat évolutif: celui d’un jeune architecte israélien, Yona Friedman, qui présentait des cellules cylindriques et des structures spatiales en trièdres, et le projet d’un jeune architecte français, Charles Péré-Lahaille, intitulé la Cité mobile et présentait une solution théorique à l’habitat ouvrier pour la construction de sept barrages le long du Rhin.

Malgré cela, ces notions de mobilité de l’habitat furent surtout abordées officieusement par quelques observateurs en dehors des séances du CIAM.

Devant cette carence de leurs maîtres demeurés pour la plupart dans des préoccupations qui concernaient plus le monde de 1925 que celui de 1956, un mouvement de jeunes architectes s’esquissa donc.

La réflexion sur la potentielle mobilité de l’architecture conduira ceux-ci à se regrouper sous forme de groupes de travail ou d’associations, afin de donner plus d’impacts et d’ampleurs au message qu’ils entendent transmettre: l’architecture de demain sera libérée de son caractère statique et inamovible, elle sera plus légère, plus flexible, en un mot, l’architecture sera mobile ou ne sera pas. Ces groupes adoptent des noms explicites, exprimant à eux seuls les programmes de recherche qui y sont menés. En France, par exemple, le Groupe d’Etude d’Architecture Mobile (GEAM) est créé par Yona Friedman dès 1958 suivi par le Groupe International d’Architecture Prospective (GIAP) naît à l’initiative du critique Michel Ragon en 1965.

 

Dès lors, le jeune Friedman se préoccupa de constituer un groupe de recherche axé sur la mobilité et la spatialité.

«La vie est variabilité, pulsation, dynamisme, alors que la forme bâtie est statique. Tout ce que l’on a bâti dans le monde jusqu’à présent est statique, invariable, c’est-à-dire mort.

La transformation sociale des villes exige une révision radicale des techniques d’urbanisme et de construction, le nombre croissant de la population terrestre exige un rythme inouï de construction, les transformations techniques (circulation télécommunications, productions, etc.) amènent des exigences imprévisibles.»

Extrait de la préface du manifeste GEAM, 1958

 

A la suite de la publication du manifeste, le GEAM reçu le soutien et l’encouragement de la part d’architectes déjà bien implantés dans le paysage culturel, tels que Buckminster Fuller, Le Corbusier, Sive ..

Associé au départ avec les architectes et designers français tels que Prouvé, Aujame, Pecquet; néerlandais avec Gerrit Rietvels et Trapman ou Soltan en provenance de Pologne, le GEAM va s’étoffer d’avantage en accueillant les allemands Frei Otto, Schultze-Fielitz, Werner Ruhnau.

En dehors de cette alliance professionnelle, l’impact du GEAM connaitra un rayon de sensibilisation à la porté internationale; en témoigne les références et réflexions croisées aux travaux de Friedman dans les projets d’architectures subversives et anticonformistes américains (Ant Farm) ou encore les expérimentations Japonaise de Tange Kenzo et d’autres Métabolises durant les années 1960.

 

La mobilité d’un élément architectural, flexible et repositionnable

 

        Dans les années 1960, la notion de mobilité en architecture ne semble concevable que dans des domaines précis, tels le commerce, les loisirs, l’industrie, la reconstruction, ou encore le domaine militaire. Inspirés par ces constructions, le plus souvent dues à des ingénieurs, de nombreux jeunes architectes européens vont tenter d’introduire davantage de mobilité dans leurs projets, afin de créer de nouvelles formes d’habitats individuels ou collectifs, adaptées aux exigences de la vie contemporaine.

Dans un premier temps, les projets concernent un élément unique, déplaçable et repositionnable, qui ne constitue pas obligatoirement un habitat complet, mais qui a plutôt pour fonction de répondre à un besoin précis et ponctuel. C’est le cas des Cabines hôtelières mobiles inventées par Ionel Schein en 1956. Ces cabines sont considérées comme la première expérimentation d’un élément architectural amovible.

Même si ce projet ne fut jamais concrétisé, l’étude précise de Schein, les arguments qu’il avait alors avancés – flexibilité, autonomie, assemblage – marquèrent les esprits et influencèrent nombre d’architectes du monde entier, dont Kisho Kurokawa qui se déplaça en France dès 1956 pour étudier ces prototypes et dessins qui eurent une influence indéniable sur les «capsules» que l’architecte japonais développa par la suite.

 

                               Cabines hôtelières mobiles, Ionel Schein en 1956

 

Ces représentations et expérimentations d’éléments architecturaux mobiles et amovibles sont révélatrices d’un changement dans la réflexion sur l’architecture à partir des années 1960 : la nouvelle génération d’architectes, inspirée par la conquête spatiale, mais aussi par le développement de l’ethnologie, va progressivement s’orienter vers un habitat cellulaire, minimal, mobile, censé se substituer au fil du temps à l’habitat traditionnel, notamment en raison de l’accroissement démographique prévu pour la fin du XXe siècle.

 

L’unité d’habitation mobile et l’urbanisme spatial

 

         Dans les décennies 1960 et 1970, période de modernisation des villes et de brutales rénovations urbaines, le critique Michel Ragon met en cause sur le plan urbain, politique et social, l’urbanisme «déguisé comme un faux médecin de Molière en guérisseur urbain».
A cela, le ton alarmiste des statisticiens s’inquiétant de l’accroissement démographique en forte hausse et de manière inédite, vient renforcer le cadre endémique dans lequel évolue la population mondiale.

Face à ce «cauchemar du nombre», les architectes mettent leur inventivité à profit pour proposer des solutions innovantes destinées à minimiser les surfaces par habitant, à revoir l’organisation de villes plus «humaine», sans préoccupation patrimoniale et à exploiter les terrains alors jugés inconstructibles (montagne, étendues d’eau etc.)

C’est dans ce contexte que différents projets de «capsule» ou de «cellule» d’habitation vont voir le jour, non plus seulement en vue de compléter ou d’agrandir un logement préexistant, mais dans le but de constituer l’habitation principale d’un couple ou d’une famille.

 

 Maison d’un jour, Aquarelle, Guy Rottier, 1968

 

La réflexion engagée sur la potentielle mobilité de l’architecture amène de nombreuses questions, dont celle de la légitimité future de la ville solide et durable, telle qu’elle existait alors. Après avoir envisagé de rendre mobile un élément ou une cellule habitable, les architectes vont proposer des projets à l’échelle d’une ville entière, en se basant sur le principe du changement permanent.

En effet, selon eux, les rapides changements sociaux, l’évolution de la conception de carrière professionnelle, ainsi que la consommation de masse, induisent une nécessaire refonte de la conception de la ville. À partir du principe des capsules, les premières réflexions à grande échelle proposent des visions de villes composées d’agglomérats de cellules préfabriquées, offrant l’avantage de pouvoir être transformées rapidement à l’aide de grues et de camions.

Certains architectes anticipent sur ces projets en prévoyant de pouvoir assembler leurs cellules avec celles d’autres concepteurs, offrant ainsi un libre choix aux habitants.

La durée de vie d’une cellule, estimée au maximum à une dizaine d’années, semblait adaptée à une «tranche» de vie d’un citadin, correspondant à une situation familiale et professionnelle relativement fixe à l’issue de laquelle des changements personnels (naissance d’un enfant, divorce, nouveau métier) pourraient rendre nécessaire des extensions ou diminutions de la superficie habitable, voire un déménagement. Afin de faciliter cette mobilité cellulaire, Yona Friedman proposait quant à lui – sur le modèle d’urbanisme soviétique des années 30 – de créer des «superstructures» destinées à se superposer aux villes existantes. Ces projets de Villes spatiales sont développés entre 1958 et 1960 et rencontrent un large écho dans les revues spécialisées :

 

                         Ville Spatial, ébauche, Friedman en 1958

 

Le concept formulé par Friedman conçoit d’amarrer les équipements (habitations, loisirs ..) conçus comme des blocs/ponts suspendus à des structures porteuses en acier, tridimensionnelles, placés sur pilotis creux à une vingtaine de mètres du sol et formant un maillage dans lequel peut être insérés tous ces éléments urbains. Comme seulement la moitié de la nappe structurée est remplie d’habitacles, l’autre moitié permet l’ensoleillement et l’éclairement du sol. Elle permet aussi une mobilité des micro-structures à l’intérieur de la macro-structure. Cette structure de nappe porteuse fait donc office de terrain artificiel sur lequel on peut faire ce que l’on veut et permet une mobilité des volumes bâtis.

Remplies à moitié, ces «villes-ponts» ignorent la saturation de l’urbanisme passé. L’intérêt de la démarche de Yona Friedman réside dans la réflexion qu’il mène sur la mobilité sociale au sein d’une structure fixe et sur l’indétermination. En effet, contrairement aux projets de capsules susmentionnés, Friedman espère laisser aux usagers la plus grande liberté quant aux choix esthétiques et techniques. L’architecte n’est plus alors qu’un conseiller, qui tend à s’effacer le plus possible afin de laisser place à «l’auto- planification» et à l’irrégularité.

« J’ai considéré que l’architecture devait se faire avant tout pour les autres. J’ai donc réfléchi sur l’adaptation de la proposition architecturale à la demande des gens. La meilleure manière de faire étant de laisser l’habitant trouver lui-même la solution.« 

Yona Friedman

Sans refuser pour autant le principe de capsule, il montre dans ses projets un réel souci de flexibilité : l’habitant doit pouvoir se sentir libre de démonter, de déplacer, de transformer son logement. En somme, l’accent est porté sur la mobilité de l’habitant plus que sur celle de l’architecture. La ville entre en mouvement, en mutation, mais son infrastructure «pont» reste fixe: c’est l’usager qui insuffle son rythme de vie et son imaginaire aux constructions. Cependant, précise Friedman, il doit être préalablement informé des conséquences à attendre de son choix.

On retrouvera des idées similaires chez Walter Jonas, Nicolas Schöffer et Paul Maymont mais sans la philosophie sociale qui la sous-tend.

 

Walter Jonas propose l’Intrapolis dans les années 60, ville composée d’immeubles en forme d’entonnoir. Chaque entonnoir mesure cent mètres de haut et deux cents mètres de diamètre au sommet. Deux mille personnes peuvent y loger dans sept cent appartements. Chaque entonnoir forme un quartier relié à un autre quartier entonnoir par des passerelles. Tous les appartements ouvrent sur l’intérieur de la spirale. Cette ville serait donc entièrement fermée sur l’extérieur.

 

                                         Intrapolis, dessin, Jonas

 

Tout au contraire, Maymont renverse l’entonnoir de Jonas et en fait une pyramide. Mais une pyramide ouverte. Sa ville conçue lors d’un séjour au Japon procède de la technique des ponts suspendus. A colonne centrale creuse, en béton, de vingt mètres de diamètre et d’une hauteur de vingt-cinq mètres, sont accrochés des câbles qui supportent des sols artificiels. Tous les composants urbains peuvent se placer sur dalles, aussi bien l’habitat que les places publiques, les lieux de loisirs .. Chaque cône représente un quartier autonome de vingt mille habitants. Tous ces éléments de ville spatiale sont reliés entre eux par une autostrade, elle même suspendue, passant à leur base.


                  Ville flottante, photo-montage, Maymont en 1963

 

        L’architecture mobile ne viendrait pas remplacer la ville traditionnelle mais lui apporter une valeur ajoutée en l’adaptant mieux à la croissance démographique et à certains besoins évolutifs de la société.

L’ordonnancement urbain classique générant la densité urbaine doit être complété sinon remplacé graduellement par un système de réseaux de structures de la ville spatiale.

En confrontant les idées de Friedman à Maymont, Jonas et/ou Kurokawa, on s’aperçoit qu’il existe un courant international très fort en faveur de cet urbanisme dit «spatial». A la base de celui-ci, il y a d’abord une découverte technique : les structures spatiales. Il s’agit d’un système permettant une dispersion spatiale des forces, tous les éléments porteurs travaillant ensemble. Elles permettent de grandes surfaces libres à portées ininterrompues. L’ingénieur Le Ricolais est à l’origine des études sur les structures spatiales et la plupart des applications qui en sont faites ou proposées, sortent de ses études et de ses théories. Stephane Le Chateau en France, Buckminster Fuller au Etats-Unis ou Frei Otto en Allemagne ont poussé loin les applications possibles de ces structures spatiales. Les grilles spatiales de Friedman, dérivent du système de Le Ricolais. C’est avec Stephane Le Chateau que Nicolas Schöffer étudie la structure d’une tour spatiodynamique. Enfin, les colonnes creuses porteuses d’éléments suspendus de Paul Maymont reprennent les idées de la Maison Dymaxion de Buckminster Fuller en la faisant passer du stade architectural à l’urbanisme. A l’origine donc, des recherches structurales d’ingenieurs.

«Le développement des structures spatiales ouvre aux ingénieurs et aux architectes un champ d’action particulièrement fécond. Le concept traditionnel d’une propagation linéaire des forces dans les appareils porteurs a conduit, par extension, à envisager un système reposant sur la dispersion spatiale des ces forces ou tous les éléments porteurs sont appelés a travailler ensemble. Les nouvelles structures qui en découlent ont l’énorme avantage d’offrir, en dépit de leur faible poids, une stabilité et une résistance remarquable. Les différents systèmes mis en oeuvre se distinguent surtout par la forme géométrique de la «grille spatiale» qu’ils utilisent, laquelle se présente souvent comme une construction stable. A l’intérieur de cette grille, toutes sortes de combinaisons aussi bien entre les surfaces qu’entre les éléments de tension et de compression peuvent être envisagées…

Etant constituées d’une multitude d’éléments modulaires identiques, les structures spatiales se prêtent tout particulièrement à la préfabrication et permettent un montage simple et rapide.»

Les structures spatiales, Dictionnaire de l’Architecture (Hazan 1963)

 

 

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Maxime Combot