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«Tout le monde rêve d’une ville idéale. Sauf ceux qui considèrent comme satisfaisante la ville qu’ils habitent. Mais ils sont rares. Aussi rares que ceux qui trouvent parfaite la société dans laquelle ils vivent.»

Michel Ragon, L’Homme et les villes, 1975

 

A quoi ressemble une ville rêvée dans les bidonvilles ?

Selon l’OMS, les bidonvilles de plus de cent mille habitants rassemblent un huitième de la population mondiale. On aurait tort de sous-estimer l’importance de cet habitat spontané. Et si l’on considère que l’habitat pavillonnaire qui prolifère autour des grandes, comme des petites villes, est une sorte de bidonville en dur. La ville rêvée dans les bidonvilles ressemble sans doute aux banlieues pavillonnaires et les banlieues sont la «négation» même des villes.

C’est en rêvant aux possibilités de la technique moderne, aux techniques de point, qu’apparait, dès l’aube des années 60, un nouveau type de ville. Projection, une fois de plus dans l’imaginaire, ou bien prospective ?

L’aspect fini des modèles caractérise ce rêve futurologue. Et en cela cette prospective architecturale rejoint les villes-objets, les villes totales conçues comme des sculptures. Comme Fourier, la plupart des futurologues présentent des prototypes idéaux. Et comme Le Corbusier, ils croient leurs systèmes valables suivant toutes les latitudes; entachant «leur rêve technologique» à l’utopie.

 

Bidonville, région parisienne, Gérald Bloncourt      en 1967

 

Michel Ragon et la critique de la ville, années 1960-1970

 

«Ce ne sont pas les guerres qui menacent le plus dangereusement notre civilisation, c’est l’asphyxie de nos villes, et leur paralysie. Faute de l’admettre, on risque d’assister avant peu à une rapide désagrégation économique et politique, sociale et morale dont on entrevoit déjà les premières et dramatiques manifestations.»

Paul Maymont, «Les visionnaires de l’architecture» de Robert Lafont,1965

 

        Dans son ouvrage Où vivrons-nous demain ? publié en 1963, Michel Ragon met en lumière tout un courant prospectif émergent, qui se pose en alternative aux impératifs fonctionnalistes.

Le critique d’art se fait le porte-voix d’une jeune génération d’architectes, ingénieurs et plasticiens développant, dans le sillage de Yona Friedman, un urbanisme spatial conçu à la mesure du rêve de mobilité totale des sociétés occidentales et projeté à l’échelle planétaire.

Les études de Friedman sur la mobilité, énoncées plus tôt à la tribune des CIAM (Congrès Internationaux d’Architecture Moderne, dès 1956), influent largement sur le développement du courant «futurologique» qui traverse les années 1960 et dont Michel Ragon se fera l’instigateur.

A travers de multiples publications et expositions, Ragon diffuse ce nouveau champ de recherche – alors extrêmement foisonnant – en révélant les propositions et projets de ces «visionnaires» portant un regard critique aux villes contemporains, sur leurs cadres de vies, sur leurs grands ensembles, leurs problèmes d’urbanisme et de planification. Il participera également à la structuration de cette mouvance en fondant en 1965, en collaboration avec Paul Maymont, le Groupe International d’Architecture Prospective (GIAP), réunissant ces quelques audacieux «rêveurs» repensant radicalement la cité contemporaine et son habitat.

Les diverses thèses avancées durant les premières années (1958-1966) donnent le ton à l’anticipation, empruntant ainsi les arguments de la prospective – science de la prévision à long terme – définie et préconisée part Gaston Berger pour dénoncer la lenteur et l’arriération de la décision publique en matière d’aménagement.

 

° Contexte

 

        Michel Ragon va véritablement s’orienter vers l’architecture lors de sa participation au 1er Festival de l’art d’avant-garde en 1956, sur le toit de l’Unité d’habitation de Marseille, où il se confrontera in situ à l’architecture de Le Corbusier.

Dans plusieurs ouvrages et entretiens, M. Ragon raconte cet événement comme une véritable révélation par et pour l’architecture. Bâtiment emblématique et contesté de la Reconstruction, le vaisseau édifié par Le Corbusier associe la puissance de la construction (les piliers du rez-de-chaussée), une stricte rationalité exprimée en façade par la rigueur de la géométrie, et la liberté des objets sculpturaux de béton brut, «sculptures fonctionnelles qui peuplent le toit de l’Unité». Une forme de synthèse que M. Ragon n’a cessé de défendre, se consacrant progressivement à partir de 1957 à la critique d’architecture.

A la suite de cet épisode il publiera les années suivantes son premier livre d’envergure sur l’architecture (Livre sur l’architecture moderne en 1958) ainsi qu’en 1959 une série de textes sur le langage formel, les matériaux et les qualités techniques d’une nouvelle génération d’architectes dans la revues Cimaise.

Moins descriptif – et également proposé à un lectorat moins élitiste – Ragon va parallèlement publier une série d’articles sur l’architecture et l’urbanisme dans l’hebdomadaire Arts, durant la période 1961-1966.
L’auteur y détaille l’absence de progrès de l’industrialisation du bâtiment et annonce un thème récurrent chez lui jusqu’à la fin des années 1960 : celui de «l’arriération de l’architecture française» de l’après-guerre par rapport aux solutions imaginées quarante ans auparavant par les architectes du Mouvement Moderne. A la suite de son premier article dans Arts, Le Corbusier adresse à Ragon une lettre chaleureuse, le félicitant d’avoir dénoncé l’absence de politique de construction et d’urbanisme en France.

 

Cette période prolifique (1961-1966) de parution des articles dans Arts coïncide avec la phase de formation du GIAP.

 

 

«Le GIAP a pour but de rassembler tous ceux, techniciens, artistes, sociologues et spécialistes divers qui recherchent des solutions urbanistiques et architecturales nouvelles.
Le GIAP veut être un lien entre les chercheurs de tous les pays, même si leurs thèses sont parfois opposées. Le GIAP n’a donc pour l’instant d’autre doctrine que la prospective architecturale.»

1er Manifeste, 1965

Le but commun des membres du GIAP, dans la lignée du GEAM, est donc de rompre avec les pratiques urbaines et architecturales «traditionnelles» et faire la ville autrement pensant à une nouvelle organisation sociale et spatiale.

        L’articulation entre constat sur l’état présent de la ville et proposition militante d’un projet d’architecture ou d’urbanisme sera accentuée de manière bien plus manifeste dans l’ouvrage Ou vivrons-nous demain? (1963) que dans la revue Arts.
Ce livre-manifeste tend à réduire les problèmes de la ville actuelle à un préambule au développement des solutions pour «demain».             L’ouvrage de 1963 est presque entièrement dédié à l’exposition des projets prospectifs des architectes du futur GIAP, qui rassemble toutefois plus largement des projets construits (Buckminster Fuller, Eero Saarinen) ou imaginés (Frank Lloyd Wright).

Les projets visionnaires auxquels il s’attache ne sont pourtant pas des idées utopiques : ceux-ci, en prenant leur ancrage dans la réalité concrète des problèmes de l’époque, envisagent avec la plus grande précision technique des dispositifs urbanistiques qui règleraient le problème de la densité et de l’étalement urbain, qui envisageraient des moyens de préserver les espaces naturels et de protéger l’environnement, repenseraient les circulations et les déplacements …

Les bouleversements culturels et sociaux qui transformeront profondément les sociétés occidentales au cours de la seconde moitié du XXe siècle ont, à ce titre, particulièrement aidé à achever la rupture avec la modernité au profit de nouveaux rapports au temps, à l’autre, à soi, à la nature. On pense pouvoir changer la vie en changeant la ville.

Pour Ragon, la réponse permettant de pallier ces problèmes se trouve donc dans l’urbanisme spatial, formulant des mégastructures de grande densité qui offrent une solution à l’interpénétration entre ville et campagne, caractérisera nécessairement l’urbanisme de demain, sous la pression de la surpopulation mondiale.

        L’année 1966-1970 marque un double point d’inflexion, entre contestation et désenchantement, dans la production du critique. L’ouvrage Les cités de l’avenir (1966) amorce le basculement des opinions de Ragon sur les Grands ensemble, La charte d’Athènes et Le Corbusier.

En 1966 Ragon affirme que «La charte d’Athènes est malgré tout dépassé» mais également qu’elle a «eu le mérite de repenser la ville, mais elle s’est acharnée à la détruire». Durant ces années Ragon va se livrer à une critique plus générale et plus politique des modes de décision en urbanisme, qu’il conteste comme discipline, comme profession et comme instrument de pouvoir.

 

Michel Ragon et la culture de l’architecture visionnaire en France

 

        Le GEAM et le GIAP – deux abréviations pour des groupes d’architectures visionnaires qui se ressemblent non seulement par leur sonorité, mais qui sont souvent

placés dans une continuité historique. Le Groupe d’Etudes d’Architecture Mobile (GEAM) se forme fin 1957 à la suite du CIAM Xe de Dubrovnik.
Ce groupe se compose d’une dizaine de jeunes architectes européens, et sera actif jusqu’en 1963. En 1965, le Groupe International d’Architecture Prospective (GIAP) est fondé à Paris , sur l’initiative de Michel Ragon. C’est durant la période de transition entre le GEAM et le GIAP; que se développe, en France, une culture d’architecte visionnaire spécifique. Cette culture visionnaire prend son essor dans un débat concret : les discussions autour de l’aménagement de Paris.

 

° L’introduction du GEAM dans le débat autour de l’aménagement de Paris

 

        Alors que les premières publications du GEAM voient le jour dans la revue allemande Bauwelt en 1958, ce n’est qu’au début des années 1960 que ce groupe fait l’objet d’une attention plus importante en France. C’est grâce à l’intervention de Michel Ragon que les propositions d’un Paris Spatial de Paul Maymont et Yona Friedman se font connaître d’un public non spécialisé.
L’engagement de Michel Ragon dans une réflexion sur l’aménagement de Paris était antérieur à sa rencontre avec les deux architectes. Dès le début de l’année 1961, dans le cadre de son travail pour l’hebdomadaire Arts, il se déclare favorable à un plan général de modernisation de Paris et réclame une alternative aux solutions ponctuelles en matière d’urbanisme et une alternative au Paris des HLM qui se profile dans l’agglomération. Sa critique est portée par l’espoir de voir naître une ville nouvelle, «remodelée et transformée» pour permettre un mode de vie contemporain : ainsi, il reprend les promesses du projet moderniste et s’en fait le partisan engagé.

Après la publication de ses articles dans Arts, Paul Maymont contacte Michel Ragon à la fin de l’année 1961 et lui fait connaître ses projets. Les propositions de Maymont et Friedman offraient de nouvelles perspectives, en abordant les problèmes d’urbanisme d’une manière plus radicale : à ses yeux se présente enfin une avant-garde inédite qui reprend et transforme le projet moderne.

    Tiré du brevet «Ensemble architecturaux ou urbanistiques» 1962

Maymont rapportait du Japon (duquel il fit un court séjour universitaire à Kyoto en 1959) une nouvelle idée – des Ensemble architecturaux ou urbanistiques reposant sur des caissons flottants que l’on peut relier les uns avec les autres pour former une ville flottante. A Paris, il continue de développer ses projets d’ensembles architecturaux et propose des «superstructures» constituées de câbles tendus autour d’un mât central, formant des tours coniques: «A cette trame formant ossature, on vient accrocher tous les éléments désirables en dispositions variées : habitations, édifices religieux ou culturels, villas, rues, places ..» Dans un premier temps, Maymont propose d’établir ces constructions dans la plaine de Montesson, appuyées sur les caissons flottants sur des plans d’eau artificiels. Mais il envisage aussi d’exploiter d’autres terrains de Paris, qui ne seraient pas utilisables pour des constructions conventionnelles.

 

Villa Spatiale, coupe (1962), Yona Friedman

 

Ces projets rejoignent l’idée de Ville Spatiale développée par Yona Friedman à partir de 1957-1958. Dans son premier projet pour Paris, Friedman prévoit ainsi dans le Bois de Boulogne un ensemble sur pilotis qui servirait de logements temporaires pour les habitants des quartiers en voie d’assainissement. Puis, il développe cette idée pour aboutir à la proposition d’une nappe spatiale dans laquelle des logements, des bureaux, des magasins et même des rues pourraient être insérés (Cf. L’unité mobile). Cette nappe qui serait située une vingtaine de mètres au-dessus du niveau de la ville, pourrait couvrir les boulevards extérieurs ou encore les voies ferrées.

En Février 1962, Michel Ragon lance une grande campagne de presse avec une série d’articles au sujet de l’aménagement de Paris qui se termine par les propositions que nous venons de mentionner.

 

Michel Ragon commence par exposer les propositions d’un «Paris sur Paris» en accordant une importance particulière au Plan Voisin de Le Corbusier. Commencé en 1922, ce plan propose de rassembler la population dans des gratte-ciel élevés au coeur même de la ville afin de libérer de l’espace au sol et de pouvoir y faire des espaces vert pour aérer la ville – préalablement rasée -, et des voies de circulation séparées pour les piétons et les voitures. Michel Ragon souligne les traits prévoyant, qui consistent dans la proposition d’une restructuration du centre et de l’articulation de la circulation.

 

Maquette, Le Plan Voisin, 1924

 

A ces conceptions d’une ville densifiée et réaménagée sur le terrain de Paris, Ragon oppose, les propositions de «ville satellitesé» créées aux marges de la ville et le plan d’une «ville parallèle», ville administrative et semi-autonome par son importance et son détachement du corps urbain parisien. D’abord favorable, Ragon se détourne finalement de ces propositions, reprenant l’argumentation que Yona Friedman avait développé dans un article : «la ville parallèle n’aura pas de force d’existence vitale suffisante à proximité de la métropole parisienne.»

Ragon va présenter les projets de Friedman et de Maymont comme une synthèse des précédentes propositions, un compromis entre les concepts de ville densifiée et de ville parallèle. Partisan du modernisme, Ragon est soucieux d’inscrire ces plans dans la voie ouverte par Le Corbusier et d’établir une ligne de continuité. La description qu’il donne du Plan Voisin met alors particulièrement l’accent sur l’élévation des immeubles grâce à des pilotis qui servent à libérer la surface au sol – une idée qui servira de base à la Ville Spatiale de Friedman .

«La véritable postérité de Le Corbusier n’est pas dans ses suiveurs, mais chez ceux qui, tout comme lui, ont fait passer la recherche avant la réussite sociale. Dans ceux qui parfois attaquent ses théories au nom d’autres théories prospectives. Dans ceux qui, tout comme lui mais avec d’autres critères, cherchent à définit la cité de demain.»

Les Visionnaires de l’Architecture, Michel Ragon, 1965

 

        L’influence de Le Corbusier et de ses réalisations sur les architectes du GEAM passa par des contacts directs. Parmi les membres du GEAM on comptait d’anciens collaborateurs de Le Corbusier, notamment Jan Trapman, qui faisait partie de l’équipe de l’Unité d’habitation de Marseille. Par la suite, ce dernier élabore un nouveau mode de construction, conséquence de ses expériences à Marseille. Il propose une structure en béton armé, dans laquelle l’homme doit pouvoir profiter de la liberté de «construire son logement comme un oiseau fait son nid». Friedman rencontre Trapman en 1957 et reprend son idée d’un cadre fixe dans lesquels des éléments plus mobiles peuvent s’insérer. Cela s’incarnera dans son manifeste L’architecture Mobile, comme une construction en «enjambée».

Pour Ragon , la proximité des projets visionnaires avec les idées de Le Corbusier réside en réalité moins dans les détails de la construction que dans la manière de les projeter. Dans le cas des immeubles-tours de Le Corbusier, de la nappe de Friedman ou de tours-cônes de Maymont, c’est l’architecture qui apporte une solution aux problèmes urbanistiques. Grâce à leur taille, les immeubles sont en mesure de rassembler l’urbanité même et semblent ainsi aptes à résoudre des problèmes d’urbanisme à grande échelle. Elle correspond à la volonté de passer à l’action – et à l’intention de donner une légitimation aux grandes transformations de Paris.

 

Architecture futuriste, architecture fantastique,  architecture prospective ?

 

        Michel Ragon n’est pas le seul à apprécier le genre de l’architecture visionnaire : au moment où se développent de nouvelles propositions futuristes (Friedman, Maymont ..), les historiens de l’architecture en découvrent les racines supposées. En 1960, Drexler monte l’exposition Visonary Architectire au MoMA et présente à cette occasion les oeuvres «visionnaires» d’architectes américains contemporains comme Frank Lloyd Wright et Paolo Soleri à coté d’avant-garde du XXe, des constructivistes russes et d’expressionnistes allemands.

Durant ces années là, la question urbaine parisienne qui inspire Michel Ragon et qui fait le succès des propositions visionnaires, connait un grand retentissement parmi les lecteurs populaires. Dans un numéro destiné à l’urbanisme de la revue L’architecture d’aujourd’hui , les propositions «fantastiques» sont mentionnées à côtés de la solution d’un Paris parallèle. Le mensuel proposera même quelques mois plus tard un numéro spécial sur le sujet.

Aux oeuvres présentées dans l’exposition de Drexler, se succède une présentation exhaustive de la Ville Spatiale de Friedman, ainsi que des projets de Maymont.
Ces propositions s’insèrent dans le débat pour en élargir l’horizon et offrir de nouvelles perspectives : en introduisant des propositions avant-gardistes dans la presse, l’objectif était d’éveiller l’attention du public sur les questions d’urbanisme, et de le convaincre de la nécessité de grands travaux de réaménagements.

Progressivement, Ragon se fait sien le projet des architectes visionnaires et le soutient avec tous les moyens dont il dispose.

Malgré l’ancrage «local» des projets visionnaires dans le cadre concret du débat sur l’avenir de Paris, le GIAP possède une aspiration «internationale». Pour son rayonnement, le GIAP profite des bases établies par le GEAM et de l’attachement de ses anciens membres à la figure de Friedman.

A contrario du GEAM, le GIAP connaitra un élargissement thématique, proposant l’intervention de sociologues comme Jean Fourastié, et d’artistes comme Vasarely – suivant le but déclaré dans le manifeste du groupe :

« Le GIAP a pour but de rassembler tous ceux : techniciens, artistes, sociologues et spécialistes divers qui recherchent des solutions urbanistiques et architecturales nouvelles. »

Manifeste du GIAP, 1965

 

La volonté de rassembler les disciplines est ainsi perceptible, telle que susmentionnée, dans la manière dont Ragon présente l’architecture prospective dans son livre Ou vivrons-nous demain ?; qui avait, jeté les bases du groupe. L’architecture prospective serait donc comprise comme l’expression d’une culture contemporaine. Cette idée était déjà contenue dans le concept de mobilité formulé au sein du GEAM par Friedman. Friedman lie étroitement l’évolution de la société, qui se manifeste, selon lui, dans l’évolution de la famille et l’éclatement des liens traditionnels, à la forme construite. Comme le rythme des changements sociaux semble en accélération permanente, il en déduit que l’architecture doit de reproduire cette accélération.                                                                                           Le thème de la mobilité en architecture soutenu par le GEAM était déjà connu de Ragon à travers les idées de Wogenscky, dont il décrit le projet de maison extensible en 1961.
Mais selon l’interprétation de Ragon, le terme de la mobilité s’enrichit de nouvelles connotations. La mobilité s’y trouve associée à la théorie de la relativité d’Einstein, qui lie la notion de l’espace au temps et aux conséquences de cette théorie pour l’art et l’architecture.                              La description de Ragon du contexte dans lequel devait s’inscrire l’architecture condense ainsi les débats contemporains de niveaux et de domaines assez disparates : reliées à des discours scientifiques ou philosophiques, voir même, au domaine de la fiction.

 

° Imaginations de la ville future

 

        Une autre différence entre Michel Ragon et les architectes du GEAM réside dans l’appréhension de la forme.
Ragon comprend les architectures visionnaires comme une source d’inspiration visuelle ou formelle qui permet de se défaire de l’austérité de l’architecture moderne. Dans ses publications, cette préférence pour les «formes spectaculaires» est évidente. Dans Ou vivrons-nous demain ? , Ragon parle d’une «architecture d’action», employant un jeu de mots sur l’action painting, dans lequel les images de l’Expressionnisme abstrait naissent du geste de l’artiste.

A contrario, la forme joue un rôle secondaire pour les architectes du GEAM – elle est subordonnée à d’autres facteurs et il existe même une tendance à la réduire à son strict minimum. Les architectes visionnaires semblent avoir été plus fidèles à la règle selon laquelle la forme suit la fonction comme dans la doctrine de l’architecture moderne.

 

La Ville Spatiale de Friedman reste tributaire de l’architecture fonctionnelle du début du XXeme siècle, en ce qu’elle cherche à relier habitant, besoin et forme de logement dans une logique commune. Cependant, la théorie de la mobilité contient des éléments qui remettent en question cette logique : contrairement à la doctrine moderne, les besoins ou désirs de l’habitant sont des phénomènes éphémères, qui ne peuvent être prévus par l’architecture dans leur intégralité. Yona Friedman prend donc ses distances avec l’alliance étroite de la forme et la fonction; il demande la réduction maximale de la forme au profit d’un usage multiple – l’objet architectural idéal est, selon lui, le cube polyvalent – appartenant à l’individu, auquel il laisse le choix de l’usage.

Dans sa conception théorique, la ville mobile est polycentrique; elle ne représente pas un choix esthétique de l’architecte mais, comme évoqué ultérieurement, elle est le résultat de choix individuels.

 

Paris Spatiale, 1962, Yona Friedman

 

S’il y a donc des différences dans la manière de traiter de la forme entre critiques et architectes, les intérêts convergent néanmoins dans le désir d’évoquer visuellement un «futur inouï», qui se devait cependant de paraitre à portée de la main.

L’emploi du procédé photocollage par les membres du GEAM – puis prolongé par les membres du GIAP -, va servir de mise en scène visant à projeter les constructions proposées dans un environnement reconnaissable. Cela permettra donc d’associer le fictif et la réalité en entité commune.

 

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Maxime Combot