Considérations réfléchies et médités sur la

photographie d’art

 

 

     Il y a des domaines où la frontière entre deux entités peut parfois être clairement définit, insoluble : le blanc / le noir, le froid / le chaud. Dans le registre où se trouve la photographie, cette lisière se trouve si légère qu’elle en paraît impalpable.

La sphère où se développe le dispositif photographique s’apparente à un vaste territoire où se côtoie divers approches. Afin de vulgariser le propos, il serait aisé ici d’attester de la nature hybride et ambivalent de se médium: d’une part un segment de la photographie proprement subjectif (reportage, loisir, artistique), de l’autre une approche relevant de l’outil scientifique (le document) et s’appuyant d’avantage sur l’informatif.

Cependant, il semblerait aujourd’hui que nous vivons une inversion de cette approche historique. La mass-media déterminé par sa fonction informative nous propose de plus en plus de contenu «artistique» alors que les cimaises des musées et foires dédiées nous laissent majoritairement à voir des photographies à la nature documentaire.

Ainsi, en marge de tous les festivals accordés au sujet et polarisant grandement l’attention de la presse spécialisée, tentons de définir les contours de ce domaine artistique en perpétuelle mutation.

     L’avènement de la photographie d’art, non en son sens sémantique mais pratique, ne serait-il pas apparu avec la démocratisation de l’appareil informatique, qui, de manière progressive mais inéluctable, à conduit a un couple indissociable des deux supports ?

Un peintre qui souhaite illustrer les bribes d’un paysage issu du réel, peut, en usant de sa psyché intrinsèque (que l’on nomme inspiration), gommer à sa guise les éléments ne s’accordant pas avec son idéal éthique, artistique et esthétique. Cela va de même avec un photographe contemporain, usant des artifices technologiques que la société d’aujourd’hui nous permet.
Mais qu’en est-il de ces pionniers de la photographie, ayant pour seul arme de machine rudimentaire, captant au mieux la mimesis et englobant tous les détails contingents ?
Il est vrai que les plus sceptiques me diront que nombres d’entre eux travaillaient les effets de lumière, composaient avec minutie le dessein de leurs envies, s’accordaient sur la proportion et exaltaient le dynamise … Certes, mais au détriment de leur génie, ces artifices ne relèvent-ils pas d’avantage du document que d’une oeuvre d’art ?

Grossissons les traits, l’espace d’un instant, et plongeons nous dans l’état du monde d’aujourd’hui. Un père de famille armé d’un smartphone sophistique souhaite immortaliser ses vacances. Se sachant suivi sur les réseaux sociaux il va, de manière voulue ou inconsciente, ordonner la composition de son cliché, jouer avec les effets de lumière et, afin de sublimer son travail, s’appuyer sur la série de filtres proposée par l’application pour choisir la texture, le grain de sa photo. Ainsi, à l’orée des décennies futures, doit-on ériger son contenu Instagram au panthéon de l’art, dans la ligne pensée des pictoralistes ?

En dépit de belles réussites, les dits artistes contemporains satisfaisant au désir de Baudelaire, à savoir capter «la transitoire, le fugitif de la vie moderne» ne sont-ils pas d’avantage à caractériser en tant que sociologue réussissant, avec plus ou moins de poésie, plus ou moins d’esthétisme, à enregistrer, reproduire l’étude du quotidien ?

Il serait bien sûr inexacte et injuste d’attribuer un raccourci si fallacieux à la pratique photographique, qui regroupe tout de même dans ses rangs des axes de recherches protéiformes et originaux.

Cependant, ces allusions permettent de révéler d’avantage l’ambiguité : la photographie «d’art» qui nous est proposée ne relève pas toujours d’une conscience artistique et inversement. Un commissaire d’exposition peut occulter ces deux segments et nous donner à voir sous un mauvais intitulé une photo documentaire à la lumière des projecteurs d’une institution culturelle.
Faire en sorte que le jugement ne soit pas altéré par la qualité graphique et émotionnelle du projet est ardu. Vous êtes prévenus.

 

A Cela un autre point doit être soulevé et non exclu : la valeur artistique

 

     L’une des composantes les plus caractéristiques à un chef d’oeuvre (outre son innovation et son authenticité) ne serait-elle pas sa rareté ?
C’est cet aspect «unique» qui lui confère cette saveur socialement désignée (certainement à tort) comme artistique.
Cependant, qu’en est-il de la photographie et de ces tirages à répétitions ? Produit duplicable, facilement multipliable et pas toujours sous le contrôle de son auteur. Peu de photographes adoptent cette convention communément admise dans le domaine de l’art.

Prenons comme illustration de valeur le domaine où se rattache le Landart : les artistes plasticiens qui souhaitent laisser une trace de leurs installations solubles et éphémères vont légitimement privilégier ce support d’élection qu’est l’appareil photographique. Ainsi un spectateur n’ayant pas eu l’occasion de contempler de ses propres yeux l’oeuvre première (originale ?) doit-il considérer la photographie l’évoquant comme l’Oeuvre proprement définit, ou a contrario, fait-il la distinction entre le support et ce que cela suscite ?

Le format photographique caractérisé par sa platitude bidimensionnelle n’aurait alors pas moins d’importance que ce que l’image évoque ?
En ce sens, l’image employée peut être démultipliée, sortir des cimaises des musées et être érigée, épinglée et fixée sur l’outillage du quotidien, tant que cela procure l’émotion et la subjectivité que l’auteur veut susciter. Le support matériel n’est alors que l’enveloppe charnelle nous permettant de figer l’empreinte souhaité.

Le dispositif photographique aborde donc ici une conception dichotomique, ou deux faits de dissonance se heurtent : l’image cognitive proprement réaliste, à l’image cécité où le support prime.

En cela, quand le sujet devient accessoire au profit d’une création plastique originale (tel que le collage abstrait), je pense intimement que la photographie d’art s’affirme réellement, nous offrant de nouvelles visibilités moins communes et plus authentiques.

Ainsi, le discours de légitimation de la photographie d’art largement introduit par les galeristes, critiques et commissaires semble donc faible; pour ne pas dire creux et arrogant.

En aucun cas je ne nie le fait que l’appareil est un outil qui permet au photographe de transmettre une histoire, une émotion. La puissance de l’esprit est mis à contribution.
Il n’est pas question ici de dégager la charge émotionnelle que procure la photographie.

Cependant, la raisonnance, ou a contrario, le détachement opéré par le photographe captant le réel, relève d’avantage de sa personnalité que de son éthique créatrice.

Les acteurs des institutions cultuelles semblent négliger leurs responsabilités dans la formation d’une typologie artistique. Cela conduit à une artification (transformation du non art en art) d’une photo reportage en photo d’art.

De même, «figer le contingent», «capter l’essence même de l’âme».. sont devenus depuis quelques années une rhétorique descriptive commune nous interrogeant sur la mise en forme d’un nouveau paysage littéraire poétique, abordant ainsi la photographie non plus pour sa valeur matérielle et/ou conceptuelle, mais pour la seule ekphrasis qu’elle renvoie.

En cela, la photographie d’art semble englober une multitude de domaine sans pour autant s’affirmer à l’unanimité dans chacun d’eux. Cette situation fait somme toute écho à l’imbroglio ésotérisme dans lequel s’enlise les considérations artistiques contemporaines .

 

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Maxime Combot